EN EUROPE, LES MAUVAIS GÉNIES SONT DE SORTIE, par François Leclerc

Billet invité.

Sur les trois crises qui ensemble menaçaient l’Union européenne, l’une est déjà intervenue et les deux autres murissent. Le Brexit annonce une longue période de négociations et d’incertitudes qui va escamoter tout débat sur la relance de la construction européenne, ainsi que sur la relance tout court. Les suites du coup d’État raté en Turquie vont rendre impraticable l’application par les autorités européennes de l’accord d’endiguement des réfugiés. Enfin, la Commission et le gouvernement italien ne trouvent toujours pas d’accord sur le sauvetage des banques italiennes, car celui-ci n’en a pas à l’échelle du pays, l’application des règles de l’Union bancaire ruinant les petits investisseurs et déclenchant une crise politique.

L’amateurisme des artisans du coup d’État turc est souligné de partout, sans que l’on s’interroge sur ses raison. Qualifié de « Don de Dieu » par Erdogan, il est comparé par d’autres à l’incendie du Reichstag. Quoi qu’il en soit, l’échec du coup d’État a été l’occasion d’enchaîner sur une purge massive dans l’armée et la magistrature, conduisant Johannes Hahn, le commissaire à l’élargissement européen, a dire tout haut ce que beaucoup pensent  : « le fait que les listes soient déjà disponibles juste après l’événement montre qu’elles ont été préparées pour être utilisées à un certain moment ». Tous les Turcs auraient reçu un message texte du président sur leur téléphone mobile, si cela n’est pas de l’organisation !

Tout ce qui concerne Erdogan est digne d’un feuilleton télévisé. Que ce soit l’intervention tardive et ratée des rebelles chargés de capturer ou de le tuer dans son hôtel de vacances de Marmaris – version qui a succédé à celle d’un bombardement qui aurait laissé des traces que l’on cherchait – ou bien l’escorte par des F-16 rebelles de son avion qui faisait des boucles sur la mer de Marmara avant d’atterrir à Istanbul, sans bizarrement le forcer à atterrir ou chercher à l’abattre. C’est tout de même un sacré chanceux  !

« Dans toutes les institutions d’État, nous allons continuer à éliminer le virus qui s’est développé comme une métastase à travers le pays, comme un cancer », a promis l’autocrate. La réunion dans l’urgence par Barack Obama de ses conseillers avait sans tardé illustré la dimension internationale du problème. Jean-Marc Ayrault, le ministre des affaires étrangères français, a depuis dévoilé le pot aux roses. Questionné à propos de la fiabilité du gouvernement turc dans la lutte contre l’État islamique (E.I), il a reconnu que « des questions se posaient », avant que son entourage corrige le tir en soulignant que « nous ne remettons pas en cause la fiabilité d’Ankara dans la lutte anti-E.I. »…

A l’échelon européen, les déclarations se multiplient pour réclamer « le maintien de l’État de droit », histoire de demander à Erdogan de modérer ses ardeurs. Ce dernier a répliqué en évoquant le rétablissement de la peine de mort réclamé dans la rue par ses partisans obéissant à on ne sait quel mot d’ordre, prenant la petite précaution d’attendre que le Parlement statue pour respecter les formes. On voit mal le Parlement européen voter dans ces conditions un quelconque accord avec le régime turc, et on observe au contraire que les autorités européennes sont plus que jamais piégées dans cette affaire. D’autres moyens vont devoir être mis en œuvre pour assurer la fermeture des frontières européennes aux réfugiés, mais lesquels  ? Des idées, vite s’il vous plait  !

Ces mêmes autorités se sont pareillement elles-mêmes piégées en adoptant de nouvelles règles de sauvetage des banques, animées par le souci très politique de protéger les contribuables en privilégiant les fonds privés. Mais le sauvetage des banques italiennes n’est pas dans les moyens du pays, sauf à mettre en place à retardement une bad bank, qui n’est plus autorisée car elle serait financée sur fonds publics. La Commission s’y refuse parce qu’elle ne répond pas à ses critères de beauté, l’implication des investisseurs privés suivant sa création au lieu d’intervenir au premier rang.

Les règles ne sont pas faites pour changer à peine établies, a dès le début fait remarquer Angela Merkel, qui elle aussi sait faire de la politique. Le gouvernement italien a beau additionner les fonds ad hoc ainsi que cette hypothétique bad bank sur laquelle la banque JP Morgan planche à sa demande, le compte n’y est toujours pas face à 360 milliards d’euros d’actifs douteux. Cette masse d’actifs ne résulte pas, comme dans d’autres pays où elle reste dissimulée par différents artifices, de spéculations sur les « produits de destruction massive » chers à Warren Buffett, mais sur des crédits accordés à des entreprises ou des particuliers qui ne sont pas en mesure de les rembourser en raison de la situation économique, et en dernière instance de la politique européenne qui a été poursuivie.

Décidément, les plus hautes autorités européennes sont poursuivies… par leurs propres mauvais génies.